Lingerie et regard masculin : comment les femmes ont repris le pouvoir sur leurs dessous
Le male gaze n'est pas un slogan de réseau social : c'est un concept daté, signé, publié — John Berger en 1972, Laura Mulvey en 1975. Et la critique la plus intéressante de ce concept ne vient pas de ses adversaires, elle vient des féministes elles-mêmes : il ne laisse aucune place à une femme qui se regarde avec plaisir. C'est précisément le sujet de cette page. Ce n'est donc pas la dentelle qui décide de quoi que ce soit — c'est la question de savoir qui tient le regard.
D'où vient vraiment l'expression « regard masculin »
Pendant des décennies, la lingerie fine a été pensée, photographiée et vendue à travers un prisme essentiellement masculin. La transparence calculée, la coupe qui expose, la pose offerte : tout répondait à une logique unique, produire un effet sur un regard extérieur. La valeur d'un dessous ne se mesurait ni à son confort ni à sa beauté propre, mais à cet effet.
Ce mécanisme a un nom, et il a une histoire précise qu'il vaut la peine de connaître — parce qu'elle est plus ancienne et plus nuancée qu'on ne le dit. On attribue généralement l'expression à la théoricienne du cinéma Laura Mulvey, dans un essai de 1975. C'est exact, mais incomplet : le critique d'art John Berger employait déjà « the male gaze » trois ans plus tôt, dans Ways of Seeing, pour décrire l'objectification sexuelle des femmes dans la peinture occidentale [1].
Autrement dit, le concept naît dans l'histoire de la peinture avant d'entrer dans la théorie du cinéma — ce qui en dit long sur son ancienneté. Pour situer la lingerie dans cette longue durée, notre histoire de la lingerie, des corsets victoriens aux bralettes montre que chaque époque a projeté sur les dessous ses propres désirs de contrôle du corps féminin.
| Qui | Quand | Où | Ce qu'il ou elle apporte |
|---|---|---|---|
| John Berger | 1972 | Ways of Seeing | Emploie « the male gaze » pour la peinture occidentale |
| Laura Mulvey | 1975 | Screen, vol. 16 n°3 | Formule la théorie dans « Visual Pleasure and Narrative Cinema » |
| bell hooks | — | « Le regard oppositionnel » | Les femmes noires sont exclues du plaisir de regarder que le concept décrit |
| Hoskin & Blair | — | Critique féministe | Le concept réduit la féminité à un spectacle et efface les identités femmes |
| Ellis Hanson | — | Critique queer | Sa structure hétérocentrée « écrit l'homosexualité hors de l'existence » |
Le concept est contesté — et la critique sert exactement notre sujet
Voici le point que la plupart des articles sur la lingerie et le féminisme omettent : le male gaze n'est pas un acquis théorique, c'est un cadre discuté depuis cinquante ans, y compris et surtout par des chercheuses féministes. On lui reproche d'être essentialiste, et de laisser « peu de place à des lectures alternatives de la féminité » [1].
bell hooks a formulé l'objection la plus forte avec son « regard oppositionnel » : la théorie décrit un plaisir de regarder dont les femmes noires sont de fait exclues, et elle ignore la manière dont la race structure le fait de regarder. Ellis Hanson ajoute que sa structure rigoureusement hétérocentrée « écrit l'homosexualité hors de l'existence », tout en reconnaissant au cadre son utilité [1].
Et la critique de Hoskin et Blair est celle qui nous intéresse directement : en réduisant la féminité à un spectacle destiné à être vu, le concept ne laisse aucune place à une femme qui s'orne pour elle-même et y prend plaisir. Si l'on prend le male gaze comme explication totale, alors toute dentelle devient une soumission — et c'est une conclusion que l'expérience de millions de femmes contredit tous les matins.
C'est pour cette raison que la bonne question n'est pas « la lingerie sexy est-elle féministe ? », débat que traite notre article sur la lingerie sexy comme instrument de liberté ou d'oppression. La question propre à cette page-ci est différente et plus étroite : qui regarde, et par quel appareil de représentation ?
Médias, publicité, défilés, cinéma : où le regard se fabrique
Un regard ne flotte pas dans l'air : il est produit par des images, et ces images ont des auteurs, des budgets et des formats. Les codes visuels du corps fragmenté, du regard absent et de la posture offerte se sont installés dans les catalogues, les devantures, les campagnes, puis dans les flux des réseaux sociaux. Notre article sur la représentation de la lingerie dans les médias et la publicité détaille cette grammaire.
Le défilé en est la forme la plus spectaculaire, et la plus révélatrice de son époque : les défilés lingerie les plus marquants et, cas d'école à lui seul, le défilé Victoria's Secret et son impact montrent comment un format de mise en scène peut devenir, en une génération, le symbole de ce qu'il faut dépasser.
Le cinéma a joué dans les deux sens : il a construit le regard que Mulvey analyse, et certains films ont utilisé la lingerie comme révélateur du rapport d'une héroïne à elle-même plutôt que comme accessoire destiné au spectateur — voyez les pièces de lingerie qui ont marqué l'histoire du 7e art. Et les figures qui ont porté ces images comptent autant que les images : de Marilyn Monroe à Rihanna, le déplacement est net — on passe d'une femme regardée à une femme qui produit et possède son image.
Ce qui a basculé, et ce qui reste vrai
Quatre façons de résumer le mouvement — sans prétendre qu'il est achevé.
Le désir comme performance
Porter de la lingerie fine signifiait se rendre désirable aux yeux d'un autre. La valeur du vêtement était indexée sur le plaisir qu'il procurait au spectateur, jamais à celle qui le portait.
Le désir comme expression
Porter de la lingerie peut être un acte entièrement privé. La beauté d'une broderie ou le toucher d'un satin n'ont besoin d'aucun public pour exister pleinement — et personne n'a besoin de le savoir.
Une théorie qui n'avait pas prévu ça
Le male gaze décrit bien l'appareil publicitaire, mais il n'a pas de case pour une femme qui se regarde avec plaisir. C'est sa principale faiblesse, et c'est elle que les critiques féministes ont pointée.
Les deux désirs coexistent
Aimer séduire et aimer porter de la dentelle pour soi seule ne s'annulent pas. Faire du second le seul choix respectable remplacerait simplement une injonction par une autre.
Six façons de renouer avec votre lingerie pour vous-même
- Choisissez d'abord au toucher, pas à l'image. Avant l'effet produit, une question : est-ce que cette matière me fait du bien contre la peau ? Satin fluide, maille lisse, dentelle élastique montée sur fond souple — le plaisir commence là.
- Portez votre plus belle pièce un mardi ordinaire. Pas pour une occasion, pas pour quelqu'un. Garder le beau pour les grands jours revient à le reporter indéfiniment.
- Méfiez-vous de l'éclairage, pas de votre corps. Un plafonnier crée des ombres portées sur chaque relief. La lumière du jour, de face, donne une image radicalement différente — et c'est la même personne.
- Vérifiez l'ajustement avant de douter de vous. Une bande qui remonte ou un bonnet qui bâille se lisent presque toujours comme un problème de corps, alors que c'est un problème de taille. Notre article sur ce que nos choix de sous-vêtements disent de nous explore ce glissement.
- Ne vous laissez pas imposer la version inverse. « Il faut la porter pour soi » peut devenir une nouvelle règle aussi pesante que l'ancienne. Les deux plaisirs sont légitimes, et personne n'a à arbitrer le vôtre.
- Faites de votre tiroir un endroit soigné. Pièces pliées à plat, dentelle à l'écart des agrafes, une pochette séparée pour les tons clairs. Ce soin rappelle que vos dessous comptent en dehors de tout regard — voyez aussi comment l'industrie a commencé à changer.
Une lingerie qui parle plusieurs langues à la fois
L'opposition entre le désir et l'indépendance, entre la dentelle et le féminisme, appartient à un cadre dépassé. Ce qui s'installe est une lingerie qui tient plusieurs registres en même temps : le confort et l'esthétique, l'intimité et l'affirmation. Concrètement, cela ressemble à un rayon quotidien et un rayon confort qui ne sont pas les parents pauvres de la dentelle, et un rayon minimaliste qui n'est pas un renoncement.
Le mouvement se lit aussi dans la diversité des corps représentés et dans le refus de réserver la beauté à une morphologie — sujet de la lingerie sexy devenue symbole d'émancipation et, côté construction du vêtement, de la lingerie sans baleine. Même un accessoire aussi chargé que le porte-jarretelles a changé de sens en changeant de main.
Reprendre le pouvoir sur ses dessous, c'est peut-être simplement cela : décider que le seul regard qui compte au moment d'ouvrir ce tiroir le matin, c'est le vôtre — sans avoir à justifier ce choix auprès de qui que ce soit, y compris auprès d'une théorie.
Ce que l'on nous demande le plus souvent
Qui a inventé l'expression « male gaze » ?
John Berger l'emploie en 1972 dans Ways of Seeing, à propos de la peinture occidentale. Laura Mulvey en formule la théorie en 1975 dans « Visual Pleasure and Narrative Cinema », publié par la revue Screen. L'attribuer à Mulvey seule est l'imprécision la plus courante sur le sujet.
Le concept de regard masculin fait-il consensus ?
Non. Il est fondateur et discuté depuis cinquante ans, y compris par des chercheuses féministes : on lui reproche d'être essentialiste, d'exclure l'expérience des femmes noires — c'est l'objection de bell hooks et de son « regard oppositionnel » — et de réduire la féminité à un spectacle, ce qui ne laisse aucune place à une femme qui s'orne pour elle-même.
Porter de la lingerie sexy, est-ce céder au regard masculin ?
Rien dans le vêtement ne tranche cette question. Ce qui change, c'est le contexte et l'intention : la même pièce portée pour un rendez-vous ou sous un tailleur de réunion, sans que personne le sache, n'a pas le même sens. Et faire du « pour soi » la seule réponse acceptable remplacerait une injonction par une autre.
La théorie de Mulvey parlait-elle de lingerie ?
Non. Son texte de 1975 analyse le cinéma narratif hollywoodien. L'appliquer aux catalogues de dessous est une extension légitime et courante, mais c'est une extension — ce n'est pas ce qu'affirme le texte d'origine.
Comment savoir si je choisis pour moi ou pour un regard extérieur ?
Un test simple : auriez-vous envie de porter cette pièce un jour où personne ne la verra ? Si oui, la réponse est claire. Et si non, ce n'est pas un problème : aimer séduire est un désir comme un autre, à condition qu'il soit le vôtre.
Que porter quand on veut se sentir bien sans penser à l'effet produit ?
Une pièce qui s'oublie : élastique large et plat, finitions plates, taille vérifiée. Le critère n'est pas l'austérité mais l'ajustement — une pièce mal ajustée se rappelle à vous toute la journée, et c'est exactement ce qui empêche de penser à autre chose.
Référence
[1] Wikipédia, Male gaze : expression employée par John Berger dans Ways of Seeing (1972) à propos de l'objectification sexuelle des femmes dans la peinture ; théorie formulée par Laura Mulvey dans « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, vol. 16 n°3, 1975, p. 6-18, à propos du cinéma narratif ; critiques documentées du concept — essentialisme, « peu de place pour des lectures alternatives de la féminité » (Hoskin et Blair), exclusion des femmes noires du plaisir de regarder et rôle structurant de la race (bell hooks, « le regard oppositionnel »), structure hétérocentrée qui « écrit l'homosexualité hors de l'existence » (Ellis Hanson).
Le seul regard qui compte en ouvrant le tiroir
Ni la dentelle ni son absence ne décident de quoi que ce soit. Ce qui décide, c'est qui a choisi. Parcourez toute notre lingerie fine femme, pour le seul regard qui compte.
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