Les bas nylon : comment ils ont révolutionné la lingerie au XXe siècle
Les dates, puisque tout le monde les mélange. Le nylon est breveté par DuPont en 1935. Les premiers bas apparaissent à l'Exposition universelle de New York en 1939. Ils sont mis en vente partout aux États-Unis le 15 mai 1940 : quatre millions de paires partent en quatre jours. Puis la guerre les confisque — à partir de 1942, le nylon part en parachutes. Et les files d'attente légendaires ne datent pas du lancement : ce sont les émeutes du nylon de 1945-1946, provoquées par la pénurie d'après-guerre.
Avant le nylon, il y avait la soie — et elle coûtait cher
Au début du XXe siècle, un bas élégant est un bas de soie : fragile, coûteux, et réservé aux femmes qui pouvaient se permettre de le remplacer souvent. Le reste du monde portait du coton ou de la laine. C'est tout l'enjeu de ce qui va suivre : la révolution du nylon n'est pas esthétique, elle est économique. Elle rend accessible ce qui ne l'était pas.
Pour situer ce moment dans la longue histoire du vestiaire intime, notre histoire de la lingerie, des corsets victoriens aux bralettes parcourt deux siècles, et la lingerie de la Belle Époque décrit précisément le monde d'avant — celui du bas de soie et du corset.
La rupture ne vient pas d'un atelier parisien mais d'un laboratoire américain. Chez DuPont, les travaux du chimiste Wallace Carothers aboutissent à une fibre synthétique brevetée en 1935 : solide, légère, translucide, et surtout produite en série. Le nylon est né, et il va remplacer la soie deux fois — d'abord sur les jambes, ensuite dans les parachutes.
La chronologie, chiffres vérifiés
Cette histoire circule avec beaucoup de chiffres approximatifs. Voici ceux qui sont documentés, et leur source.
| Date | Ce qui se passe | Le chiffre documenté |
|---|---|---|
| 1935 | Le nylon est breveté par DuPont | Travaux de Wallace Carothers [2] |
| 1937 | Première paire expérimentale de bas | Fabriquée pour DuPont par Union Hosiery [1] |
| 1939 | Présentation à l'Exposition universelle de New York | DuPont lance la fabrication la même année [1][2] |
| 15 mai 1940 | Mise en vente dans tous les États-Unis | 4 millions de paires épuisées en quatre jours [1] |
| À partir de 1942 | Le nylon est réquisitionné pour la guerre | Parachutes — jusque-là en soie — cordes et câbles [1][2] |
| Août 1945 – mars 1946 | Les émeutes du nylon | À Pittsburgh, 40 000 femmes pour 13 000 paires [2] |
| 1959 | Arrivée du collant | Le bas cesse d'être la norme [1] |
Le 15 mai 1940 : un succès commercial, pas une émeute
Ce jour-là, les bas nylon sont mis en vente dans tout le pays. Le succès est immédiat et sans précédent pour un textile : quatre millions de paires s'épuisent en quatre jours. Ce que ces femmes achetaient n'était pas seulement un bas, c'était une élégance soudain abordable — un raffinement qui ne dépendait plus du revenu.
Comme l'histoire du soutien-gorge le montre aussi, chaque grande invention de lingerie porte une dimension sociale autant qu'esthétique. Et cette page-ci s'inscrit dans un mouvement plus large, que raconte notre panorama des grandes révolutions de la lingerie au XXe siècle, des bas nylon au string.
Les émeutes du nylon, 1945-1946
C'est l'épisode le plus spectaculaire de toute l'histoire du bas, et celui qu'on raconte le moins. À la fin de la guerre, DuPont annonce le retour de sa production vers les bas. Mais la demande accumulée pendant quatre ans de privation est telle que l'offre ne suit pas, et les mises en vente tournent à l'émeute.
Les chiffres sont difficiles à croire : entre août 1945 et mars 1946, 40 000 femmes font la queue à Pittsburgh pour 13 000 paires. À New York, elles sont 30 000 en novembre. À San Francisco, une vitrine de magasin cède sous la pression de la foule [2].
Ce qui se joue là dépasse le textile. Quatre années durant, un objet banal du quotidien avait disparu — et sa réapparition devient l'un des symboles du retour à la vie normale. C'est dans ce registre que les bas rejoignent la réflexion de notre article sur la lingerie sexy comme symbole d'émancipation féminine : se parer n'est jamais un acte anodin.
Les coutures dessinées au crayon
Dès l'entrée en guerre des États-Unis, le nylon est réquisitionné : il part en parachutes — qui étaient jusque-là en soie — en cordes et en câbles d'avion [1][2]. La même fibre qui avait remplacé la soie sur les jambes la remplace dans le matériel militaire, et les bas disparaissent des magasins.
Les femmes répondent par un geste devenu l'un des plus évocateurs du siècle : elles se teintent les jambes et se dessinent une couture au crayon, de la cheville au creux du genou, pour simuler le bas absent. Le bas à couture d'aujourd'hui descend directement de là — et il est désormais un choix de style, plus une convention sociale.
Un détail à garder en tête pour la suite : c'est la couture arrière qui signalait le bas, pas sa transparence. Quand vous portez aujourd'hui un bas couture, vous citez cette période précise.
Ce qu'il a remplacé
La soie, deux fois : sur les jambes d'abord, dans les parachutes ensuite. Avant lui, un bas fin était un produit de luxe qu'on remplaçait souvent et qui coûtait cher.
1935Ce qu'il a rendu possible
Un vêtement fin, résistant et produit en série : l'élégance cesse de dépendre du revenu. C'est la vraie révolution, et elle est économique avant d'être esthétique.
1940Ce qu'il est devenu
Le nylon s'appelle aujourd'hui polyamide sur les étiquettes, et il reste la fibre la plus courante de la lingerie — associé à l'élasthanne, qui n'existait pas encore en 1940.
Aujourd'huiCe que cette histoire dit encore aujourd'hui
- Le nylon n'a pas disparu, il a changé de nom. Cherchez « polyamide » sur l'étiquette de composition : c'est la même fibre, presque toujours mêlée à de l'élasthanne pour l'élasticité.
- Le denier mesure la finesse du fil, pas la qualité. Plus le chiffre est bas, plus le bas est transparent et fragile.
- Le bas à couture est une citation historique. Il rejoue les coutures dessinées au crayon des années de guerre, mais sans la contrainte — c'est aujourd'hui un choix de style.
- Le collant a rendu le bas facultatif, pas obsolète. Depuis 1959, porter des bas est devenu une décision, et c'est précisément ce qui en fait une pièce de lingerie et non un sous-vêtement de nécessité.
- Les maisons historiques ont toutes inscrit le bas à leur vocabulaire — voyez les dix maisons de lingerie les plus iconiques et, côté français, pourquoi Paris reste la capitale de la lingerie.
Un fil qui court encore dans la lingerie contemporaine
Le polyamide est aujourd'hui la base textile de l'essentiel du rayon : bas, collants, et la résille, qui n'est rien d'autre que du polyamide monté en filet — sujet traité dans c'est quoi la lingerie en résille. Ce qui était une prouesse industrielle est devenu un matériau ordinaire sur lequel les créateurs brodent.
Le grand changement depuis 1940 n'est pas la fibre, c'est l'élasthanne : il n'existait pas à l'époque, et c'est lui qui permet aujourd'hui les bandes siliconées des bas autofixants. Avant lui, tout bas tenait par un porte-jarretelles — pièce dont nous expliquons le fonctionnement et la façon de l'attacher pas à pas.
L'histoire du bas nylon s'inscrit enfin dans une généalogie de pièces qui ont changé de sens en traversant le siècle — au même titre que le corset, de l'instrument de contrainte à l'objet de désir revendiqué, ou que la lingerie sans baleine devenue symbole d'émancipation. Ce que ces objets partagent, c'est d'avoir cessé d'être obligatoires pour devenir désirables.
Ce que l'on nous demande le plus souvent
Qui a inventé les bas nylon, et quand ?
La fibre est le fruit des travaux du chimiste Wallace Carothers chez DuPont, brevetée en 1935. Les premiers bas sont présentés à l'Exposition universelle de New York en 1939, année où DuPont lance la fabrication, et mis en vente dans tout le pays le 15 mai 1940.
Quatre millions de paires ont-elles vraiment été vendues en un jour ?
Non : le chiffre documenté est de quatre millions de paires épuisées en quatre jours après la mise en vente du 15 mai 1940. La version « en un seul jour » circule beaucoup, mais elle ne correspond pas aux sources.
Pourquoi les bas ont-ils disparu pendant la guerre ?
Parce que le nylon a été réquisitionné à partir de l'entrée en guerre des États-Unis en 1942, pour fabriquer des parachutes — jusque-là en soie — des cordes et des câbles d'avion. Privées de bas, les femmes se teintaient les jambes et se dessinaient une couture au crayon.
Qu'appelle-t-on les émeutes du nylon ?
Les bousculades provoquées par la pénurie d'après-guerre, entre août 1945 et mars 1946, au moment où la production repartait vers les bas sans parvenir à suivre la demande. À Pittsburgh, 40 000 femmes ont fait la queue pour 13 000 paires ; à New York, 30 000 en novembre ; à San Francisco, une vitrine a cédé sous la foule.
Le nylon existe-t-il encore en lingerie ?
Oui, sous le nom de polyamide sur les étiquettes de composition. C'est toujours la fibre la plus répandue en lingerie, presque toujours associée à de l'élasthanne — qui n'existait pas en 1940 et qui a rendu possibles les autofixants.
Pourquoi le bas à couture a-t-il un air rétro ?
Parce qu'il cite littéralement les années de guerre : c'est la couture arrière, et non la transparence, qui signalait le port d'un bas. Les femmes privées de nylon la dessinaient au crayon. Le modèle à couture rejoue ce signe, mais comme choix de style.
Références
[1] Smithsonian Magazine, How Nylon Stockings Changed the World : paire expérimentale fabriquée pour DuPont en 1937 ; présentation à l'Exposition universelle de New York de 1939 ; mise en vente publique le 15 mai 1940 ; quatre millions de paires épuisées en quatre jours ; nylon détourné vers les parachutes, auparavant en soie, après l'entrée en guerre des États-Unis en 1942 ; arrivée du collant en 1959.
[2] Wikipédia, Nylon riots : nylon breveté par DuPont en 1935 ; fabrication des bas lancée en 1939 ; usage de guerre pour parachutes, cordes et câbles d'avion ; émeutes entre août 1945 et mars 1946 ; 40 000 femmes pour 13 000 paires à Pittsburgh, 30 000 à New York en novembre, environ 10 000 personnes et une vitrine brisée à San Francisco.
Une fibre qui a cessé d'être obligatoire pour devenir désirable
C'est toute l'histoire du bas en une phrase — et c'est aussi pour cela qu'on le choisit aujourd'hui. Pour la suite, parcourez toute notre lingerie fine femme, un siècle plus tard.
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